Un médecin français en chine

Le Docteur Jean-François Le Bas, actuellement à la retraite, habite la région de Voiron. Il a été médecin au CHU de Grenoble. Entre 1993 et 2013, au cours de cette activité au CHU, Il est allé une quinzaine de fois en Chine dans le cadre d’échanges avec un des hôpitaux importants de la Ville de SUZHOU en Chine ( ville aujourd’hui de plus de 10 millions d’habitants) qui se situe près de Shanghai , et qui est jumelée avec Grenoble. C’est Michel SOUTIF, ancien président d’Université, qui était un peu à l’origine de ce jumelage. Il y est également allé 2 fois en vacances en famille pour visiter avec un ami (médecin dans cet hôpital) et sa famille.

Sur ma demande Il a eu la gentillesse de me faire parvenir un texte et sur cette aventure professionnelle.

Il y aurait beaucoup d’anecdotes à raconter pour illustrer tout cela ! Et je ne dis rien de la cuisine chinoise !
La langue de nos échanges avec les collègues médecins , c’était le Français , et j’ai pu bien profiter d’une situation très favorable

La ville de Suzhou était intéressée par un jumelage avec une ville française , et ce fut donc Grenoble grâce a l’action de Michel Soutif
Le Doyen de la Faculté de médecine de Suzhou (Pr Changeng RUAN, brillant hématologiste ) était très francophile et parlait très bien le Français .
Il avait passé 2 ans en France à l’AP-HP, et il avait gardé des liens dans nos hôpitaux               suite… V

– L ‘hôpital N°2 avec lequel j’ai travaillé avait déjà établi des liens important avec la France,  sous l’incitation de ce Doyen, et un certain nombre de leurs chefs de Service avaient été déjà en France pour des stages de spécialisation de 1 a 2 ans (à Montpellier , a Nantes et à Strasbourg) .  Le médecin chargé des relations internationales qui m’a accueilli avait passé auparavant 2 ans à Strasbourg pour apprendre la Réanimation. Il parlait très bien Français . Le terrain était déjà bien préparé. Et quand j’allais là-bas pour faire des cours (avec mes fichiers power point (en français)), ce médecin (Li-Jun LIU) faisait l’interprète entre moi , qui m’exprimait en français et le public médical chinois Ca rallongeait un peu la présentation , mais ça se passait très bien . Je préparais lors de   chaque venue 2 ou 3 cours de 3/4 heure, et la veille du cours ( le soir en général) nous passions 2 ou 3 heures ensemble a revoir ce cours. Il prenait des notes de façon à pouvoir bien traduire chaque planche pour nos interlocuteurs chinois ! Et c’était pour moi très sympa de pouvoir faire ainsi , et lui cela l’amusait aussi d’apprendre de nouvelles choses en dehors de sa spécialité (réanimation) . IL est venu par la suite 6 mois a Grenoble dans notre équipe universitaire de recherche pour faire une partie d’un travail de thèse ( Neurosciences) . C’est ainsi que nous sommes devenus très amis et que nous avons   pu voyager ensuite avec sa famille .

– Pour la préparation de la venue des médecins chinois à Grenoble , il avait été convenu que les « candidats » devraient auparavant suivre une formation accélérée pendant 1 ans en Français,  mais surtout du « Français médical » . Cela était rendu possible par le fait qu’il y avait (et qu’il y a toujours)  a Shanghai à l’Université JIAO TONG une « formation médicale en Français » pour des étudiants chinois volontaires Cela concerne des cours de séméiologie de 3eme et 4eme année . A la fin de ce cursus,  certains de ces étudiants (les meilleurs)  peuvent faire un an d’internat en France.  Pour eux c’est attractif sur le plan de la formation, car en France les internes étrangers participent au même titre qu’un interne français à la vie des services et ils ont « accès au malade » , ce qui n’est pas le cas dans beaucoup de pays ! Nous avons reçu aussi Grenoble dans différents services des étudiants de cette filière .

Nos candidats de Suzhou étaient donc tenus avant de venir à Grenoble de suivre une partie de ces enseignements à Shanghai (qui est à 1 heure de train) et quand ils arrivaient ils se débrouillaient en français et surtout connaissaient nos termes médicaux .

Il  y avait donc tout un environnement dont j’ai profité . Du coup je n’ai pas eu à apprendre le chinois !                    suite …V

Aujourd’hui, on entend beaucoup d’avis souvent assez négatifs et critiques, sur la Chine et les Chinois, mettant en avant le danger qu’ils représenteraient pour notre « Monde Occidental », sans qu’on sache vraiment de quoi on parle. Je voudrais  ici, à travers une  expérience professionnelle et personnelle, et à la lumière de l’évolution de notre société aujourd’hui, faire part de mes réflexions à ce sujet. Il convient de reconnaitre qu’il est bien présomptueux de vouloir enfermer dans ces appellations « la Chine, les chinois » une population de 1,4 milliards d’individus d’une très grande diversité géographique et culturelle. 

Avant de donner mon sentiment sur ce grand pays, il me parait utile de rappeler le cadre (limité certes) de cette expérience. J’ai pu en effet développer, au cours de mon activité au CHU de Grenoble, une relation durable  avec un des hôpitaux importants de la Ville de Suzhou,  pendant  plus de  25 ans. Cette ville qui compte aujourd’hui plus de 10 millions d’habitants, et qui se situe près de Shanghai,  est jumelée avec la ville de Grenoble depuis le début des années 1990.  C’est Michel Soutif, notre ancien Président d’Université, bon connaisseur de la Chine et de son histoire, qui a été à l’origine de ce jumelage et qui m’avait invité à engager  une  coopération dans le domaine de la médecine. A cette époque, dans le domaine de l’imagerie médicale et en particulier dans le développement de l’IRM, nous avions  à Grenoble un  peu d’avance sur eux. J’y suis allé la première fois avec une délégation municipale en 1993.

Les premiers contacts furent  déterminants : au-delà d’un accueil qui fut très chaleureux, je découvrais un monde nouveau qui suscitait beaucoup de curiosité. Très rapidement, nous avons pu projeter ensemble de réaliser un  programme  d’échanges : nous recevrions à  Grenoble de jeunes médecins de Suzhou (qui feraient l’effort au préalable d’apprendre la langue Française), pour des formations spécialisées de 6 mois, et je viendrai  tous les 2 ans pour passer une semaine avec eux, échanger et  faire le point sur le développement de cette collaboration médicale et universitaire.

Entre 1993 et 2013, nous avons reçu à Grenoble 6 médecins exerçant dans leur hôpital, dont l’un reviendra plusieurs fois pour effectuer une thèse d’université en cotutelle. J’étais assez impressionné par le fait que la plupart d’entre eux étaient déjà mariés et acceptaient ainsi de quitter les leurs pour apprendre des choses nouvelles.

J’y suis retourné, pour le travail, une douzaine  de fois, toujours avec beaucoup de plaisir ;  j’appréciais  leur confiance, leur application leur et leur dynamisme. J’ai pu y aller 2 fois aussi en vacances d’été,  en famille, pour voyager avec  l’un des leurs et sa famille : j’ai pu ainsi découvrir avec eux, comme peut  le faire un touriste chinois,  ce pays d’est en ouest, puis la région de Pékin. Ce fut l’occasion de nombreux échanges à chaque étape de ces voyages. Aujourd’hui celui qui m’a succédé au CHU de Grenoble en Neuroradiologie a maintenu et développé encore,  avec bonheur, cette collaboration et mis  en place un programme de formation spécialisé de haut niveau en Neuroradiologie. Le CHU de Grenoble, la Faculté de Médecine et la Ville de Grenoble nous ont soutenus dans toute cette aventure.

Je ne peux que constater, sur le plan médical, qu’ils sont aujourd’hui tout aussi performants que nous, et, en termes d’organisation sans doute supérieurs. J’ai pu voir de près comment leurs hôpitaux se sont transformés, comment la condition des  personnels s’est améliorée et comment collectivement ils adhèrent au progrès, sans en être apparemment des victimes. Il faut  noter que, chez eux, les postes de Direction sont occupés par des médecins.

J’ai un regard sur la Chine aujourd’hui qui ne peut pas être négatif. Il faut sans doute chez eux comme dans d’autres pays ne pas confondre, dans des « jugements de valeur » un peu hâtifs,  le pouvoir politique et les individus eux-mêmes.

Si je vois bien la façon dont le pouvoir  actuel manœuvre, sur le plan international, pour jouer la carte de la Chine dans une  « guerre économique » (qui semble vouloir s’imposer à tous), sans trop d’état d’âme et sans trop s’embarrasser des contestations, il me semble  difficile de leur faire le reproche d’une stratégie et d’une ambition planétaire, à l’heure ou d’autres pays se replient sur eux-mêmes !  Quand je vois comment, dans notre  pays, on se complet souvent  dans des querelles inutiles, attisées par des  populistes, quand je vois comment on invective ceux qui exercent  les responsabilités, je ne suis pas convaincu que nous choisissions la bonne voie.

Chez nous, chacun s’attache plus à ses droits qu’à ses devoirs, et même si on s’en défend, l’individualisme prévaut dans notre quotidien et nos prises de position. 

Bien sûr, il y a beaucoup d’exemples où un dirigisme sans contrôle a conduit à des catastrophes; bien sûr, nous n’approuvons pas la façon sévère dont la contestation peut être sanctionnée;  bien sûr, la démocratie qui permet de se choisir des représentants doit préserver des dérives autoritaires. Mais si chacun ensuite s’applique à remettre en cause leur compétence et leur légitimité, en les condamnant à l’inaction, on ne pourra pas avancer. 

On peut mettre en avant nos « valeurs », mais  on aurait tort de croire que sur des domaines comme l’éducation, le travail, la sécurité, la culture, le patriotisme, nous sommes supérieurs. Les citoyens chinois adhèrent aujourd’hui à une ambition collective qui dépasse le cadre économique.  Ils considèrent  que ce n’est plus à nous de leur donner des leçons d’  »humanité ». Ils jugent leurs responsables à travers les actions qu’ils mènent  et les résultats acquis. Leur progression sur ces trente dernières années, dans pratiquement tous les domaines, a été impressionnante. En termes  de planification et d’efficacité dans la réalisation d’objectifs, on ne peut qu’être assez admiratif.

La ville de Suzhou avait  2 millions d’habitants en 1993, elle en a 12  millions aujourd’hui. C’est une ville très  moderne, avec une zone économique  très étendue, un campus Universitaire impressionnant, des transports en commun performants, bien organisés et des espaces culturels accessibles à tous.

Ils sont fiers de leur évolution  comme ils sont fiers de leur  » histoire », bien qu’elle soit  pleine de drames et d’errements. Ils ont connus les humiliations, les guerres, la révolution et en tirent des leçons.  Il y a, à mon sens, aujourd’hui chez eux, une intelligence collective qui facilite grandement une discipline commune consentie. Ils ont très bien compris que collectivement ils sont forts aujourd’hui  sur un plan économique certes, mais au-delà en tant que « valeur civilisatrice ».

Ils  ont les armes, probablement, pour dominer d’une certaine manière une partie du monde. Ils considèrent que leur système en vaut bien d’autres, et ils ne voient pas de raison de s’en cacher. Ce qui est très clair, c’est qu’ils n’envisagent  plus  d’être dominés par qui que ce soit ! Les rodomontades de certains et  les menaces de sanction ne les impressionnent plus du tout.

Individuellement, et humainement, je leur reconnais  des qualités importantes : sens de l’intérêt général, sens de l’effort, beaucoup de pragmatisme, une humilité qui n’est pas que de la politesse, et une gaieté spontanée  assez communicative.  Avec  eux, une fois l’objectif défini, on trouve rapidement les solutions pour y parvenir, et on sait contourner au besoin les obstacles. J’ai beaucoup apprécié leur façon d’accorder leur confiance a priori : c’est une confiance exigeante, qu’il ne faut pas décevoir;  à partir de là tout peut être très simple, très fluide et même joyeux dans le travail. C’est comme cela en tout cas que je l’ai vécu.

Maintenant il ne faut pas être naïf, et il est clair que les libertés individuelles s’effacent devant l’intérêt collectif, et que  tout ce qui amène du désordre ne leur convient pas, et est réprimé. Ils se sont donné des moyens pour exercer un contrôle efficace.

C’est clair en tout cas qu’il faudra maintenant compter avec eux, et je pense, comme d’autres, qu’au niveau européen, si on sait s’entendre entre nous  et  se fixer des objectifs communs, nous avons  une réelle possibilité de  collaborer pour un monde meilleur, car, fondamentalement, c’est aussi leur aspiration et celle de leurs dirigeants.

Jean François LE BAS, mai 2020