Max et Michel, 50 ans de vie paysanne à Morette

18 fevrier 2020

Max

Max est né en 1950 à l’hôpital de Tullins, proche de Morette où habitaient ses parents.

Son père, travaillait dans la maintenance dans le secteur de l’aviation militaire, à Auxerre. Il a abandonné ce travail pour venir vivre à Morette quand il a rencontré son épouse, fille d’agriculteurs à Morette. Les parents de Max ont travaillé sur l’exploitation familiale des parents de sa mère. La maison où vivait sa famille a été bâtie au XIXe siècle.

Max a passé son enfance à Morette où il a fréquenté l’école primaire puis l’école de la commune voisine de Polienas. Il a passé son certificat d’études à 14 ans. Il y avait lorsqu’il était enfant une épicerie tenue par Madame Guillet, un fromager qui faisait le tour des marchés des environs, un menuisier qui avait une activité assez importante.

Agriculteur un jour… agriculteur toujours !

Ensuite il a travaillé sur les terres agricoles de ses parents. Pendant la période creuse de l’année, il était saisonnier deux mois par an à la coopérative de noix de Tullins. Cette coopérative a été créée du temps de son grand-père, une année où la récolte avait été très mal payée par les négociants. La majorité des petits exploitants comme eux, sont copropriétaires de la coopérative et ils sont tenus de revendre leur production de noix à celle-ci.

Lorsqu’il s’est marié, le couple habitait avec les parents et les grands-parents de Max pendant un an et ont fait construire leur propre maison sur des terrains qui ont été mis à son nom. Une autre partie de son exploitation lui était louée par un de ses oncles. Il exploitait des noyers, il cultivait du maïs, du blé… « un peu de tout, quoi… » pour l’élevage des bêtes. C’étaient d’abord des vaches laitières puis des bêtes à viande. Du temps de son père, la culture des champs se faisait avec des chevaux. Les tracteurs sont venus après.

Il n’a jamais employé de salariés agricoles. Il était aidé par ses enfants et son épouse. Ponctuellement il avait des stagiaires qui lui étaient envoyés par l’école agricole voisine. Ce n’était pas du travail au black.

En 1972, il a commencé à se lancer dans l’élevage de faisans qui étaient revendus aux associations de chasse. C’est son oncle, qui en faisait lui-même l’élevage, qui l’a incité à se lancer car c’était d’un très bon rapport. De nos jours, il n’y a pratiquement plus de petit élevage de faisans. Ce sont des grands élevages de type industriel.

Il payait des impôts sur le chiffre d’affaires selon un forfait fixé par l’administration… Il cotisait à la sécurité sociale et à la caisse de retraite de la MSA (Mutualité Sociale Agricole). En 2008, Max a transmis l’exploitation à son épouse et a pris sa retraite agricole à 58 ans.

La Vie sociale et les relations de voisinage ou entre exploitants agricoles ont toujours été  paisibles dans l’ensemble.

En 1982, il a commencé à utiliser une machine à ramasser les noix, montée sur son tracteur qu’il avait conçu lui-même. Beaucoup pensait qu’elle ne fonctionnerait jamais. Il l’ a revendu 7 ans après pour utiliser une ramasseuse industrielle (appartenant à la CUMA)  Jusque-là, le ramassage se faisait à la main. Également sont apparus les secoueuses pour faire pour faire tomber les noix des arbres. Au début, des prestataires venaient faire ce travail par la suite chaque agriculteur possédait sa propre secoueuse.

Passage de la vigne aux noyers

Après la guerre, il y avait beaucoup de vignes à Morette. Un dicton disait que « si toutes les barriques de Morette éclataient, Tullins serait inondé. ». Les propriétaires avaient une très grande cuve pour vinifier autant de vin blanc que de rouge. La qualité du vin était « variable ». Pour le rouge il fallait parfois s’accrocher à la table. Le blanc avait souvent meilleur gout.

Dans son adolescence Max a travaillé aussi bien au vignoble que dans les noyers. Les noyers étaient d’abord plantés entre les ceps de vigne, mais les raisins étaient beaucoup moins gros. Petit à petit les vignes ont été arrachées. Il reste très peu de vignes de nos jours. La principale raison de la disparition de la vigne n’est pas tant le phylloxéra que la diminution du nombre d’acheteurs et de la rentabilité de la production.

Que pense Max de la culture « bio » de la noix ?

Il pense que c’est de la blague car de toute façon les parcelles dites « bio » bénéficient toute de la vaporisation des pesticides des parcelles voisines. (Qui appartiennent parfois au même propriétaire). Les parasites sont « la mouche du brou » et le carpo, larves de papillons, un ver qui infiltre les noix. « Si tu ne traites pas, tu as plus de déchets »

Pour les engrais, on utilise soit des engrais complets, soit des engrais organiques mais qui comprennent quand même de la potasse. Ceux qui ont encore des bêtes utilisent encore un peu du fumier.

Évolution de la démographie à Morette et conseil municipal

la population qui avait diminué de façon importante depuis le début du XXe siècle, a retrouvé progressivement son niveau de 1850. (280 habitants en 1980), environ 450 habitants en 2018)

Il y a une population urbaine qui est venue habiter à la campagne.

Il y a aussi les enfants des agriculteurs qui sont restés tout en travaillant à l’extérieur avec des métiers salariés.

Max a été élu au conseil municipal comme adjoint pendant 25 ans, entre 1983 et 2008. avec Georges Pelletier comme Maire. Il s’occupait surtout des travaux d’entretien de voirie et des bâtiments.

Mais ce qui lui a pris le plus de temps chaque année, c’était peut-être la préparation de la « fête des fours » annuelle, autour des quatre fours banaux. Il existe encore un ou deux fours privés dans lesquels les propriétaires font encore leur pain et ne vont jamais chez le boulanger !

Une année, il y a même eu les comices agricoles qui ont été organisés pendant la fête des fours. Les jeunes agriculteurs avaient exposé du matériel et des bestiaux.

Il était sur la même liste que Georges Pelletier mais pas du même bord politique. C’était la vie de la commune qui dominait. Il y eut de bons moments et de moins bons. En particulier le calibrage des ruisseaux qui posent des problèmes récurrents depuis le XIXe siècle.

Depuis deux ou trois ans il n’y a plus vraiment de maire à Morette, puisqu’elle a déménagé à Tullins. Actuellement sur onze conseillers municipaux seulement huit postes sont pourvus. En mars 2019 il y a de nouvelles élections. Bien que la gestion d’une commune de 400 habitants de nos jours ne soit pas toujours très facile, Max n’est pas enthousiaste à la fusion des communes de Morette et de Cras. Il pense e que « Cras tire toujours la couverture à soi » A voir si cela a réellement changé à l’heure actuelle…

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Michel

Michel est né à Tullins le 1er juin 1950. Son frère qui habite en Corse. Sa sœur habite à Grenoble.

Sa compagne est assistante maternelle d’abord à Tullins puis à Morette.

La famille a vécu à Morette depuis plusieurs générations (1890). Sa ferme des Feugères, en pisé, a au moins deux siècles.

Un arrière-grand-père était originaire de la commune voisine de « La Forteresse », un autre était originaire de Morette. C’était tous des paysans.

En 1950 il n’y avait pas encore de téléphone dans les maisons. On allait chez Madame Trapet, une habitante qui avait un contrat avec La Poste pour le téléphone.

En 1957, à la suite d’un orage terrible, les maisons ont été inondées et certains habitants ont dû se réfugier au premier étage de leur maison. Il a fallu un bulldozer pour dégager les chemins.

Michel Buisson a commencé à travailler la terre lui-même vers 14 ans. Il a fréquenté l’école d’agriculture de Vinay.

À cette époque la culture de la vigne restait très importante. Le noyer s’est implanté petit à petit. Dans les années 60 certaines exploitations produisaient jusqu’à 50 hl de vin revendu vers la forteresse ou vers Tullins. C’était surtout du rouge… Lorsque le vin était pressé, le marc était distillé dans un alambic ambulant qui passait de ferme en ferme. Comme la quantité était réglementée, une partie non négligeable se faisait en fraude. L’institutrice amenait les gosses voir cet alambic !

Les noyers ont progressivement remplacé les vignes car c’était plus rentable. Le vin se vendait beaucoup moins depuis la concurrence du vin du midi.

Après son certificat d’études et l’école d’agriculture, Michel Buisson a continué à travailler à la ferme familiale.

Comme tous les enfants de cette époque, il allait au catéchisme et il a fait sa communion solennelle. Et puis il s’est arrêté là.

Il a été réformé à la suite d’un accident et n’a pas fait de service militaire. Sa génération était inquiète à ce sujet car on était en plein dans la guerre d’Algérie.

il est resté célibataire jusqu’à la quarantaine. Il a rencontré sa compagne sous les noyers où elle travaillait comme saisonnière. Elle avait trois enfants d’un premier mariage mais elle était séparée. Ils ont eu un fils maintenant âgé de 25 ans mais qui vit toujours au Feugères et travail dans une entreprise de Moirans.

Depuis qu’il est à la retraite, l’exploitation a été transférée à son épouse.

Michel Buisson a été conseiller municipal pendant 31 ans depuis 1977.

À l’époque l’étiquette politique n’avait pas beaucoup d’importance. Ce qui comptait c’étaient les personnes et les projets locaux. Il a quand même été syndiqué au MODEF pendant cinq ou six ans. Il s’est présenté avec Georges Pelletier sur une liste de quatre personnes qui ont été toutes élues. Il a été adjoint au maire à partir de 1983.

Ce qui l’a le plus frappé ça été le déclin de l’agriculture. Beaucoup d’exploitation employait des commis agricoles salariée, ce qui a maintenant disparu. Beaucoup d’exploitants complétaient leur travail par une activité salariée dans des entreprises des environs. En particulier la papeterie du Lux à Tullins qui a fermé il y a plusieurs années ainsi que la fabrique de chaussures Richard-Ponvert (Paraboot)

Un des problèmes difficiles à gérer a été la création du POS (plan d’occupation des sols). Bien que les noix de Grenoble soient très réputées, il était très difficile d’en vivre correctement car c’étaient des petits propriétés et la vie restait assez dure. De nombreux propriétaires de terrains agricoles souhaitaient qu’ils deviennent constructibles pour pouvoir les revendre à bon prix. Ça a créé des tensions entre certains voisins. Ça a laissé des traces pendant une bonne dizaine d’années. Il était indispensable que de nouveaux habitants arrivent pour enrayer le déclin démographique et éviter la disparition de l’école qui était remise en cause du fait du manque d’enfants…

Il y avait le problème récurrent des glissements de terrain et il y avait aussi la difficulté de recalibrer les ruisseaux par manque de moyens financiers et le passage de ces ruisseaux sur des terrains privés car chaque propriétaire avait son idée personnelle sur les travaux à faire.

Pendant des années il y avait « la vogue », fête annuelle, dont le relais a été pris par « la fête des fours » pendant une quinzaine d’années. Chaque année on faisait trois grosses fournées et on cuisait les porcelets et le gratin dauphinois…

Le jeu de boules à la lyonnaise est pratiqué dans la commune depuis très longtemps.

Presque tous les agriculteurs étaient des chasseurs. C’était surtout un plaisir plutôt qu’un besoin. Il y avait le passage des grives sur les vignes. On faisait la chasse aux lièvres et aux lapins de garenne. Plus tard sont arrivés les sangliers et on a réintroduit des chevreuils.

Avant 1960 où l’on a commencé à voir les premiers tracteurs, le travail se faisait un peu avec des chevaux surtout avec des mulets, plus résistants. On cultivait des céréales et on amenait le grain à moudre au moulin qui se trouvait à Cras. Mais depuis 30 ans, à part pour les fêtes on achète les baguettes chez les boulangers.

Il y avait lorsqu’il était enfant une épicerie tenue par Madame Guillet, un fromager qui faisait le tour des marchés des environs, un menuisier qui avait une activité assez importante.

La culture des noix s’est progressivement mécanisée avec apparition des secoueuses et des ramasseuses. Mais c’est du matériel coûteux qui a été mis en commun entre plusieurs exploitants dans des sortes de mini coopérative. (CUMA) ou en copropriété.

Le développement des voitures automobiles a changé complètement le problème des transports. Au fil du temps, il est certain que cette amélioration des transports et le développement des médias télévisuels et Internet ont contribué à distendre un peu les liens entre les gens.

Sous l’impulsion de Georges Pelletier, l’église a été restaurée car l’intérieur tombait en ruines.

Les taux d’imposition étaient très bas. La décision a été prise de les remonter petit à petit. L’entreprise Chapel apportait une taxe professionnelle non négligeable pour le budget municipal mais peu de Moretins y travaillaient. Monsieur Chapel rencontrait cependant une fois par an le conseil municipal pour discuter des problèmes locaux.

A l’occasion des concours de boules, la tradition et d’aller manger la friture au restaurant Debernardi. Michel Buisson pense que tel lieu de rencontre manque depuis la fermeture du bistro.

Michel Buisson dit être un peu choqué par le coût de la rénovation en cours des bâtiments de la mairie. Certes il y avait des travaux à faire au niveau du chauffage et de l’isolation. Il est inquiet par les modalités de financement de ces travaux. Le terrain de football en bordure de la route de châtain qui est inutilisé serait mis en vente pour permettre une partie de ce financement… Il comprend mal l’intérêt de refaire la place de la mairie et la suppression des arcades à l’entrée du bâtiment.

Les rapports entre les vieux Morette et les nouveaux habitants sont en général, sauf exception, plutôt bons. On se rencontre au gré des promenades ou des fêtes locales.

Par contre Michel Buisson n’est pas favorable à une fusion avec les communes voisines car il reste très attaché à l’identité du village de Morette. Il existe déjà une communauté de communes qui finance beaucoup de choses…

Quant au dicton « A Cras passa s’y mais n’y t’arréta pas » il a une explication moins agressive que d’autres : Au XIXe siècle il existait une ligne de diligence entre saint-marcellin et Tullins. Lorsque les chevaux arrivaient au village de Cras, ils étaient fatigués et si les cochers arrêtaient leurs montures, elle refusait de repartir dans la montée entre Cras et Morette. Cette anecdote permet en tout cas de noter qu’avant 1900 il y avait un service de transport en commun sur ce trajet ! Il existait même un relais diligence au niveau du grand chemin royal…car a l’époque la route nationale actuelle plus bas dans la plaine n’existait pas !

A la fin de l’entretien Michel Buisson amène une bouteille de « vin de framboise » : Dans 1 kg framboise, on ajoute 1 kg de sucre en morceaux, 5 l de vin rosé, 1 l d’eau de vie et on laisse macérer six mois… ce n’est pas du tout une recette dauphinoise !

Pour l’accompagner : une part de pogne élaborée par Madame Buisson… là c’est bien dauphinois… Le tout est excellent !

Poète et paysan ! Miche Buisson a eu la gentillesse de rédiger un texte sur la vie des paysans dans les 50 dernières années que vous trouverez ci joint.

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Morette en 1960

Un texte de Michel Buisson agriculteur Morettin