Entretien avec Georges Pelletier, maire de Morette de1983 à 2014

26 novembre 2019
Un maire « ni incolore, ni inodore » comme il se décrit lui-même,
mais avec une saveur certaine…

Georges Pelletier est né à Grenoble, place Sainte-Claire en 1946.
Son père était électricien, sa mère standardiste au sanatorium de Saint-Hilaire du Touvet. Ensuite ses parents ont acheté un hôtel restaurant.
Elève dans un lycée agricole dont il a été rapidement exclu « pour indiscipline », Il est devenu apprenti et il a passé un CAP de chaudronnier.
Il a découvert le syndicalisme à cette époque. Puis il est devenu éducateur et toujours syndicaliste convaincu. Accueilli dans une famille militante adhérant au parti communiste, il est devenu, lui aussi, adhérent au PCF.
Il a eu le projet de travailler en kolkhoze en URSS mais a renoncé à cette idée car il s’est senti trop « encadré par le parti ». Il a préféré partir pendant 2 ans dans un Kibboutz en Israël qui acceptait des travailleurs non-juifs.
Il est arrivé à Morette en 1972, à la suite de la nomination de son épouse comme institutrice. Il travaillait alors comme éducateur dans un Institut médico Educatif (IME) à Grenoble puis à Tullins.

Premiers pas dans la municipalité

Engagé dans la vie associative à Morette, aux élections municipales de 1977, Joseph Garavel ne se représentant pas, Monsieur Joseph Buisson,lui demande de figurer sur sa liste. On lui propose la dernière place sur cette liste. Il refuse et décide de se présenter en indépendant avec trois agriculteurs, adhérents au MODEF qui était le syndicat agricole de tendance communiste. Ils ont été élus tous les quatre.
A la fin des années 1970, Morette était clivé en divers clans familiaux, d’ouvriers ou de paysans.
Beaucoup de familles paysannes de Morette avaient eu, pendant la seconde guerre mondiale, des membres prisonniers de guerre et avait une sensibilité de gauche. Ces paysans lisaient volontiers le journal « La Terre » qui était le journal des agriculteurs communistes.
Il existait même une cellule du parti communiste à Morette !

Naissance de l’Entreprise Chapel

André Chapel, originaire de Morette, a commencé dans un petit atelier de serrurerie aux environs de 1967, sur un terrain qui appartenait à ses parents, agriculteur.
Selon Georges Pelletier Il avait envisagé de se lancer dans l’industrie de l’armement mais n’a pas concrétisé. Il a mis au point un vérin hydraulique et a lancé une petite usine pour sa fabrication.
Dans les années 80, on peut estimer que 5 à 10 Habitants de Morette travaillaient chez Chapel. À peu près autant venait de l’extérieur de Morette. Puis l’entreprise a pris de l’essor et a rapidement multiplié, avec succès, des succursales en France et en Europe.
En 2019 Chapel qui employait environ 75 salariés sur le site de Morette, déménage à Apprieu et les locaux sont cédés à une société de recyclage de véhicules d’occasion. (voir par ailleurs)

Évolution du conseil municipal à partir de 1983

En 1977 il y avait une femme sur onze élus. En 1983, trois femmes dont une a démissionné car son mari ne le supportait pas.
Il y avait une majorité d’agriculteurs qui siegeaient au conseil minicipal. Au fil du temps certain de ces paysans sont devenus doubles actifs avec un travail complémentaire à l’agriculture. Le reste du conseil était des ouvriers, des salariés, etc.
En 2019 sur les onze postes, trois ne sont pas pourvus, il y a cinq femmes dont la maire, et trois hommes…

L’apport de la taxe professionnelle dans le budget de la commune en 1983 était négligeable. La commune était alors au bord de la cessation de paiement.
Pas de réseau d’eau, pas de ramassage des ordures ménagères. Les bâtiments communaux, mairie, logements sociaux et église étaient complètement délabrés. Sous la municipalité de Monsieur Buisson de 1977 à 1983, un début de réseau d’eau avait été aménagé grâce à un emprunt. Les terrains de captage n’appartenaient pas à la commune.

En 1983 le budget de la commune était de 150 000 anciens francs (environ 250 € mais la valeur des choses a évoluée !), ce qui ne représentait même pas le salaire d’un cadre moyen de l’époque. Les indemnités du secrétaire de mairie n’étaient pas couvertes par le budget communal.
Chapel ne payait alors que 500 anciens francs comme taxe professionnelle.
Les agriculteurs et les artisans payaient des impôts sur le revenu mais pas de taxe professionnelle et des taxes locales foncières et d’habitation dérisoires.
La plus grosse taxe d’habitation d’un montant de 700 anciens francs. était payée par un professeur de lycée qui habitait Morette,

Sous l’impulsion de George Pelletier, La municipalité augmente les impôts locaux de 300 % chaque année pendant son premier mandat.
André Chapel a d’abord piqué une colère, mais, finalement, une discussion s’est ouverte entre le chef d’entreprise et le maire et un consensus s’est établi, entre le patron de l’usine de serrurerie et l’ancien métallo. Mais, constate Georges Pelletier, on était dans le cadre d’une entreprise de taille humaine où les ouvriers connaissaient leur patron. Ce n’est plus le cas de nos jours, dans les grandes entreprises et les multinationales.

L’installation de nouvelles entreprises industrielles étaient très difficile à envisager. Cela se serait fait aux dépends des terres agricoles.
De plus la topographie du territoire de la commune est très accidentée. Le plus bas de la commune est à 300 m d’altitude, le plus haut est à 687 m. Très peu de terrain plat, entouré par sept collines.
Georges Pelletier, favorable à un syndicat intercommunal avec le chef-lieu de canton de Tullins, envisageait plutôt le développement économique et industriel dans le cadre d’une intercommunalité.

L’évolution démographique

Le livre de Joseph Garavel, avocat et  fils de l’ancien député-maire prénommé également Joseph (!), montre que de 1850 à 1900 la population a diminué progressivement de 500 à 250 habitants, car ils ne pouvaient plus vivre du travail de la terre.
En 1870 Morette avait 480 habitants contre 280 en 1980. Élu maire en 1983, Georges Pelletier a fait une analyse des 280 habitants (Du dernier-né au doyen). de la commune. 120 de ces habitants vivaient uniquement par l’agriculture. Il y avait dans les grosses exploitations agricoles jusqu’à cinq ou six commis. De nombreux petits exploitants avaient un travail complémentaire. Le reste de la population était composé de familles ouvrières  qui travaillaient vers Grenoble ou Voiron.
Le rajeunissement de cette population entre 1983 et 2019 qui passe de 250 à 450 habitants a eu lieu via la construction de nouvelles maisons par un mouvement « d’exode urbaine » et par la création d’une dizaine de logements locatifs sociaux.
Le développement économique de Chapel associé à l’évolution du type d’habitants de la commune a participé au renouveau démographique.
L’évolution du budget venait des dotations de l’État en plus de l’augmentation de la taxe professionnelle.
Après la création des communautés de communes en 2002, une péréquation des taxes locales a permis un financement plus équilibré.

La compétence en matière d’urbanisme a été attribuée au maire par une loi de décentralisation. Cela a permis de réglementer la construction. Le déclin relatif de l’agriculture a fait que certains terrains ont pris une autre vocation et leurs propriétaires ont envisagé de les rendre constructibles.
Le phénomène de périurbanisation a commencé à se développer dans le courant des années 80. Grenoble perdait alors entre 3 et 5 % de sa population.
L’objectif d’attirer de nouveaux venus répondait aussi au désir du maintien de l’école primaire en coordination avec l’école de Cras.
Dans Le schéma de cohérence territoriale, le rôle de l’école a été prépondérant ainsi que la mise en place de transports scolaires.
En revanche la mise en place de transports en commun réguliers ne se justifiait pas.
Au niveau santé, le canton a développé un Siad (service d’intervention à domicile) à la création duquel Lucie Dupuis, adjointe au maire de Morette, a participé.

Qu’est-ce qui a le plus frappé George Pelletier dans la vie de Morette à cette époque ?

C’est probablement l’impossibilité où l’incapacité des gens à faire des liens entre les choses. La vie de la commune était perçue de manière très cloisonnée, alors qu’avec l’équipe municipale, il essayait de réunir les sujets et d’intégrer la politique municipale et la vie associative en essayant de faire abstraction de ses idées personnelles, politiques, philosophiques.

Peppone et Don Camillo…

« Ça a fait rire à l’époque… » se souvient le maire, je me suis préoccupé de l’état de l’église de Morette. Elle menaçait de s’effondrer et prenait l’eau. Son prédécesseur, Joseph Garavel, député radical-socialiste qui était anticlérical, s’était complètement désintéressé de cette église. Le maire a alors contacté des gens qui étaient actifs dans la paroisse. À l’époque il y avait un curé qui n’était pas permanent mais qui habitait Tullins : le père Didier dont Il doit y avoir des photos à la mairie.
Ce curé constatait qu’il y avait de moins en moins de fréquentation à la messe de Morette. C’était un curé très pondéré dans ses exigences.
« La première fois que je suis rentré avec lui dans l’église, il y avait des vieux fils électriques qui traînaient par terre et faisait des étincelles ! »

Il adorait ce type qui avait un grand sens de l’humour. Ils mangeaient très souvent ensemble au bistro Debernardi en face de la mairie.

Quels sont les faits ponctuels locaux qui vous ont le plus marqué ?

Ce qui m’a plombé à plusieurs reprises dans mon mandat ce sont les glissements de terrain à répétition.
Le premier jour de mon élection comme maire, on m’attendait à la mairie et avec Buisson, armés d’une masse et d’un pic, on essayait de réparer le mur en dessus de la maison entre la route départementale et le début du chemin qui mène au quartier de la Guitardiere. En fait, il y a d’anciennes caves qui s’effondraient, dans la molasse sous la départementale. Le mur en aval de l’école, le mur de la cure posaient les mêmes problèmes récurrents. « Ça m’a vraiment fait ch… ! »

Évolution de l’agriculture

En 1983, En plus des noyers, de la vigne et des bovins, il y avait une cinquantaine de chèvres sur Morette.
Dans le cadre de l’exploitation forestière, on fabriquait des piquets de vignes vendus dans toute la France.
Et puis On est passé petit à petit à la quasi-monoculture des noix. Mais la culture des noyers est bien plus ancienne. Elle est apparue dans les années 1880 après le phylloxéra. Avant Cette époque-là il y avait une foire aux vins à Morette. Il y avait encore  un forgeron, il y avait une dentellière, il y avait un sabotier et très longtemps une épicerie.

Environnement, pollution

« Vous faites ce que vous voulez, mais pas dans mon jardin »

En 1983 La colline de Chieybles (sur la route de Chatain, non loin de la mairie et qui est maintenant habitée) servait de dépotoir.
On a appelé des bénévoles pour nettoyer cette colline. On a rempli des bennes entières et on a instauré un service de ramassage des ordures ménagères, une fois par semaine.
Il a fallu aussi restaurer la totalité du réseau d’eau. A l’époque certains étaient opposés à la mise en place du réseau d’assainissement collectif (égout)
On était la plus petite commune membre du SIVU de la Fures (De Tullins, Rives, Renage , Apprieux au Grand Lemps).
Le raccordement à la station d’épuration de Tullins n’a pas coûté un centime à la commune.
Auparavant les eaux usées coulaient dans les caniveaux. Sur les coteaux, les égouts se déversaient sur les habitations en aval.
Sur le plan environnemental, nous avons surtout œuvré dans le cadre intercommunal.

Le maire et ses concitoyens…

Son meilleur souvenir c’est d’avoir organisé « les fêtes des fours » en réunissant toutes les associations locales. (les boules… les sept collines… les chasseurs… le tir à l’arc… l’association pour la sauvegarde de l’église…) C’étaient des fours banaux repartis sur le territoire, on faisait la fête pendant trois jours. On cuisait une tonne de pain et on faisait cuire des dizaines de porcs. Ça a duré entre 12 et 15 ans. Toutes les générations étaient mélangées.
Séparer les personnes âgées et les handicapés des autres habitants, çà lui « rebroussait le poil »
Pour le « Sou des écoles », Ce n’était pas seulement les parents d’élèves. L’institutrice, son épouse, s’appuyait beaucoup sur les « anciens ».
Les enfants faisaient du théâtre, mais tous les anciens étaient là.
Certes il y avait un repas des personnes âgées au restaurant de Madame Debernardi. Il existait des personnes âgées qui avaient très peu de revenus mais on agissait au niveau individuel et pas dans le cadre d’une institution.

Parmi ses grandes satisfactions il y a entre autres :
– d’avoir reçu des représentants d’un territoire du Zaïre venus remercier les Morettins d’avoir participé au financement de leur canalisations d’eau…
– La visite de toute une équipe d’enseignants lituaniens qui sont restés trois jours à Morette.
– Avoir initié la rénovation de l’église.
– Avoir pu faire venir à Morette les « Musiciens du Louvre »

George Pelletier se souvient avoir eu des liens très forts avec quatre ou cinq anciens, issus de vieilles familles de Morette : Joseph Massit, Lucien Massit, Joseph Châtenay, Amédée Massit, Martial Perrot-Berton qui lui ont fait confiance d’emblée. Et, bien sur Marcel Rambert, un ancien militaire qui avait repris la ferme familiale, secrétaire de mairie pendant des années. George Pelletier tient à mettre en valeur le souvenir de ces gens-là.

La mairie n’avait pas d’horaires d’ouverture à proprement parler, mais quand les gens voyaient sa voiture, ils entraient !
La maire actuelle qui ,soit dit en passant, n’habite plus à Morette depuis prés d’un an, n’a rien compris. On est rentré dans un service administratif caricatural.
Je suis très dur vis-à-vis de la maire actuelle, dotée d’une personnalité plutot rigide averti George Pelletier…. mais on ne peut pas d’un côté se déclarer « écolo » et avoir des relations autoritaristes avec les habitants considérés comme des « administrés ». Au début, J’ai essayé de l’aider, mais elle n’avait pas de « projet  politique » local. Le boulot de maire d’une petite commune n’est pas un simple boulot de technicien.

Maintenant et après ?
Résultats locaux sur Morette des élections présidentielles et législatives en 2017

Au premier tour c’est le rassemblement national qui est arrivé en tête avec plus de 25 % des voix. À son grand désespoir une partie de l’électorat communiste traditionnel, a voté Front National. Ça se retrouve à l’échelle nationale.

Pour mémoire, Il y a eu à Tullins un maire communiste qui s’appelait Barbieri. Il n’avait probablement pas une personnalité assez solide pour affronter le combat politique et les insultes personnelles. Comme Roger Perdriaux, l’ancien résistant, Pelletier était déjà très décalé au sein du parti communiste.
Dès 1968, L’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Union soviétique a joué un grand rôle dans la dissidence de Pelletier à l’intérieur du PC.  En 1981, Pour lui, le programme commun de la gauche et l’élection de François Mitterrand. était de la poudre aux yeux. Le populisme de l’époque de Georges Marchais l’a amené à rendre sa carte du PC. Les militants historiques du PC ont en partie migré vers le Front National.
De plus les nouveaux arrivants sur Morette sont des habitants qui ont fui les quartiers urbains. Une petite partie de cette nouvelle population a probablement renforcé le Front National. Il se souvient avoir reçu une famille qui lui a dit « on ne veut pas de la racaille » !
Beaucoup d’abstention montre aussi une désaffection pour les partis politiques traditionnels.

Le nombre de migrants d’origine étrangère (Maghreb, pays de l’Est…) sont quantités négligeables dans la commune.
Pendant la guerre il y avait des résistants à Morette sous la houlette de Yves Farge, il y a eu des familles qui ont accueilli des réfugiés alsaciens ou ont abrité des familles juives.
Des Italiens sont arrivés pendant la guerre, d’abord commis dans les fermes et qui ensuite ont épousé des filles du pays. Selon Pelletier, Ce sont autant des vieux Morettins qui rejettent les migrants que certains nouveaux habitants qui redoutent l’arrivée de futurs migrants ! ?

À propos des travaux de rénovation du bâtiment de la mairie.

Il y avait bien sur des travaux à faire, entre autres la réfection du chauffage et la mise aux normes de sécurité…  Mais était’il vraiment indispensable « de refoutre en l’air la place de la mairie » qui a été refaite il y a peu de temps ?
Le montant total de ces travaux va s’élever à 1 million d’euros. La transformation de cette place coûte à elle seule 250 000 €…
Toutes ces décisions ont été prises dans le cadre d’une « soi-disant : démocratie participative ».
Il aurait peut-être participé à ces réflexions s’il y avait eu un réel avant-projet « politique » préparé par les élus.
Il y avait des choses plus intéressantes à faire que l’amalgame hétérogène auquel on a abouti.

Par exemple refléchir au devenir du restaurant depuis le décès de Madame Debernardi. Ce bistro en face de la mairie a été un lieu d’animation de la vie du village pendant des années. Ses clients étaient en partie des ouvriers salariés, agricoles, maçons ou autres, de passage  mais aussi des Morettins qui venaient se rencontrer autour d’un verre.
L’évolution socio-économique conduit évidemment à s’interroger sur la possibilité de faire revivre un bistro avec une clientèle différente… locale mais aussi des randonneurs et touristes de passage…
Les 250 000 € mis dans la modification de la place auraient pu servir à la création d’une épicerie-restaurant par exemple.

Viabilité d’une commune de 400 habitants de nos jours ?

Pelletier déclare être partisan depuis longtemps d’une union avec des communes voisines. Il serait temps que Morette Cras et Polienas fusionnent.
Cela dit, il existe depuis longtemps une rivalité entre Cras et Morette.
En 1905 ou 1910 lors de la délibération du conseil municipal sur le financement de la construction de la route des Feugères, on peut lire « à Cras, passa s’y mais ni t’arrêta pas ! »
Les maires de Cras et de Morette actuelles se sont chipotées parce qu’elles ne voulaient pas de cette fusion pour des raisons d’ego personnel.
On aurait pu mutualiser la salle des fêtes de Cras. En contrepartie à Morette, on aurait pu aménager la salle existante en salle de sport ouverte aux 2 communes par exemple… pour de la gymnastique, du judo, du sport pour les enfants, etc.

Être élu avec cette idée est difficile mais il faut y aller avec conviction ! !

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