Mars 2020. Alors que l’épidémie de coronavirus se répand aux États-Unis, les ventes d’eau en bouteille augmentent de 57 % par rapport à l’année précédente, rapporte le Guardian. Même si la période a accentué le phénomène, celui-ci est en fait le reflet d’une tendance plus profonde : le marché mondial de l’eau en bouteille a connu un développement rapide ces dernières décennies.

Ce qui profite à une myriade de compagnies privées, mais surtout à quatre sociétés qui dominent le secteur, selon l’International Bottled Water Association : la suisse Nestlé et la française Danone, et les américaines Coca-Cola et PepsiCo.

Un prix 133 fois plus élevé que le coût d’achat

Aux États-Unis, “le modèle économique est extrêmement rentable”, souligne le quotidien britannique, qui a consacré une série d’articles à “La crise de l’eau en Amérique”. La plupart des bouteilles d’eau qui y sont vendues proviennent des mêmes sources que l’eau du robinet. Or, “le coût d’achat de l’eau municipale est extrêmement bas et, une fois mise en bouteille, le prix peut être 133 fois plus élevé”, indique le Guardian.

Coca-Cola fabrique ainsi Dasani, sa marque d’eau en bouteille, dans son usine de Détroit en achetant, traitant et conditionnant de l’eau municipale avant de la vendre aux consommateurs avec une marge significative. Et Pepsi produit Aquafina à Detroit de la même manière.

Beaucoup de plastique 

L’eau en bouteille est principalement conditionnée dans des bouteilles en plastique, souvent emballées à leur tour dans des films de plastique souple. La fabrication, le recyclage ou la dispersion de ces emballages dans la nature contribuent à la pollution de l’environnement, de même que le transport des bouteilles jusqu’à leurs points de vente. 

Mais, surtout, les sociétés qui vendent cette eau exploitent des ressources naturelles, ce qui menace parfois leur pérennité. C’est ce qui se passe en Floride. Selon le Florida Springs Institute, de 1950 à 2010, les débits moyens des sources en Floride ont diminué de 32 %, alors que l’exploitation des eaux souterraines a augmenté de 400 %. Selon le même organisme, les prélèvements d’eau souterraine devraient être “réduits de 50 % ou plus dans le nord de la Floride pour ramener le débit moyen des sources à 95 % de leur niveau antérieur”.

En Floride, Nestlé pompe la nappe phréatique 

Dans une tribune publiée en septembre 2019, le New York Times pointait du doigt le rôle joué par Nestlé, détenteur de 48 marques d’eau minérale (dont Pure Life, Poland Spring et Ice Mountain). Alors que certains de ses concurrents achètent l’eau de sources municipales, le groupe puise directement dans la nappe phréatique.

À Ginnie Springs, en Floride, près de la rivière Santa Fe, Nestlé jouit d’une autorisation d’extraction qui “permet au groupe d’extraire jusqu’à 3,78 millions de litres par jour, en n’ayant à payer que 115 dollars de frais administratifs”.

Des citoyens mobilisés

La multinationale se heurte toutefois à l’opposition de plus en plus fréquente de groupes de citoyens. Le quotidien new-yorkais cite les cas de San Bernardino, en Californie, où Nestlé extrait de l’eau dans une forêt touchée par une sécheresse importante, et d’Osceola County, dans le Michigan, où l’autorisation accordée à Nestlé de pomper à un rythme de 1 500 litres par minute est contestée devant la justice.

Dans cet État du nord-est du pays, “les habitants de Flint [ville touchée par une contamination au plomb du réseau d’eau potable en 2014] ont remarqué que quand Nestlé ne paie presque rien pour l’eau, ils sont eux-mêmes contraints d’acheter de l’eau en bouteille”. En mars 2020, la Chambre des représentants des États-Unis a par ailleurs lancé une enquête sur les impacts environnementaux de la mise en bouteille de l’eau par l’entreprise.

Le 11 juin dernier, la société suisse a finalement annoncé dans un communiqué de presse qu’elle envisageait de vendre ses activités dans les eaux nord-américaines, pour se concentrer sur des produits à plus forte rentabilité (eaux enrichies et marques internationales). Elle a également déclaré s’engager à rendre son portefeuille mondial de l’eau neutre en carbone, à réduire de moitié son utilisation de plastique vierge et à reconstituer les bassins versants d’ici à 2025. Une première victoire pour les communautés locales. Et un premier pas vers la reconnaissance de l’eau comme bien commun ?